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La minute philo

La minute philo - "De quoi souffre-t-on aujourd'hui ?" du 26 mai 2017

"De quoi souffre-t-on aujourd'hui ?" Savez-vous que la représentation que l'on se fait vous et moi de ce qui est source de santé est largement influencée ? Pour Michel Foucault, ce qu’il appelle le fait « santé » est un fait culturel (et non seulement biologique), c’est un fait à la fois politique, économique et social. Selon lui, chaque époque en dessine un profil normal. Dans notre contexte néolibéral, la santé se définit aujourd’hui par la performance et le développement des compétences. Maximiser notre volonté, voilà ce qui aujourd’hui nous fait sentir en santé. Aussi dans ce contexte, tout ce qui viendrait limiter cela induirait du pathologique. La souffrance inédite aujourd’hui sur laquelle je souhaite appuyer le doigt ici c’est celle qui naît de la frustration de la volonté et la rend malade de ne pas pouvoir s’exprimer et se développer. Aujourd’hui on souffre de manière inédite du poids du manque (plus le champ des possibilités qui s’offre à nous est grand, plus on souffre de ne pas y avoir accès, ça j’aimerais bien l’avoir, ça aussi, ça aussi…bon bah je suis frustré j’ai toujours le sentiment de manquer). On souffre aussi de manière inédite du poids de l’interdit (si les libertés sont plus nombreuses, les interdits se font plus pesants), du poids du pouvoir (si les contraintes hiérarchiques sont moins nombreuses (y a qu’à observer le déclin des figures autoritaires dans tous les champs de la vie, religieux, politique, éducatif, médical aussi), elles nous sont rendus plus insupportables (on n’y est plus sensibles voire intolérants). Or la règle, le cadre, la limite, ça permet de se reposer, de s’en remettre à quelque chose d’autre qu’à soi. Dans Le culte de la performance, Alain Ehrenberg montre combien il est plus fatiguant d’être dans la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommée de se dépasser en permanence comme aujourd’hui que d’être un « individu-trajectoire » à la ligne de conduite toute tracée. Dans son ouvrage "La fatigue d’être soi", voilà qu’il pointe notre grande souffrance contemporaine. La pathologie de notre société écrit-il c’est celle d’une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité (qu’un tel ou un tel nous imputerait) mais sur la responsabilité et l’initiative. La nôtre. Nous portons vous et moi aujourd’hui la responsabilité de la maximisation de notre volonté et du développement de nos compétences, de notre qualité de vie, de notre santé, entendu au sens social. Un climat social éminemment culpabilisant et fatiguant, non ? Ainsi est mon ressenti : La grande souffrance contemporaine, c’est le poids de l’initiative.